Projet Benda

Depuis des années, en fait depuis que je joue le concerto en Fa Majeur attribué à Georg Benda, j’ai cherché à me procurer les deux autres concertos écrits par ce compositeur. Les références à ces œuvres figurent dans le livre de Franz Zeyringer « Literatur für Viola » (ed. 1985 ). Nous pouvons y lire qu’il existerait 3 concertos pour alto avec grand orchestre (18ième siècle). Un en Fa Majeur publié par Schott, un autre toujours en Fa Majeur et finalement un en Mib Majeur. Référencés à la bibliothèque nationale de Berlin, section des Biens culturels Prussiens, sous forme de manuscrits.

Je me suis rendu à la bibliothèque et je n’ai retrouvé aucun des concertos sous le nom de Georg Benda. On trouve par ailleurs le manuscrit d’un copiste du concerto en Fa Majeur « attribué » à Georg Benda. Par contre, sous le nom de Friedrich (Wilhelm Heinrich) son neveu, il existe bel et bien deux concertos en Mib Majeur. S’agit-il des deux introuvables concertos attribués à Georg ? Tout porte à le croire. Il est clairement établit par « the New Grove Dictionary of music » que trois concertos sont attribués à Georg et trois sont composés par Friedrich : à mon avis ce sont les mêmes. Même chose dans le MGG (Musik in Geschichte und Gegenwart).

Il faut avouer que de s’y retrouver chez les Benda n’est pas une affaire facile : il y a deux Georg, trois Friedrich, deux Heinrich… Bref, cette famille venue de Bohème en 1742 par la volonté de Frédéric le Grand, roi de Prusse, reste attachée à la cour pendant une centaine d’année.

L’importance de la famille Benda dans l’histoire de la musique classique Allemande est considérable. Le patriarche, Jan Jiri a deux fils qui seront aussi musiciens à la cour de Prusse, Franz et Georg Anton, alors qu’un troisième fils se retrouve à la cour de Dresde. Aux fils, s’ajoutent des filles, chanteuses, qui prennent part aux différentes productions de la cour, à Weimar, Dresde, Leipzig et Potsdam. Les Benda, Franz et Georg Anton en tête, font partie de l’ »école Berlinoise » avec les compositeurs Quantz et CPE Bach. Le travail sur la forme dramatique des opéras de Georg a grandement influencé Mozart. La musique des Benda était à l’époque aussi populaire que celle de Haydn ou Mozart, c’est tout dire.

Le Benda dont il est question ici est Friedrich Wilhelm Heinrich, né en 1745 et mort en 1814, fils de Franz et neveu de Georg. Il écrit des opéras, des cantates profanes et des oratorios. Mais il est surtout reconnu en tant que compositeur de musique instrumentale, de concertos pour divers instruments. Ses talents de violoniste et d’ altiste accompli, le rendent très populaire aussi comme interprète. Les passages virtuoses des trois concertos qu’il écrit pour l’alto prouvent hors de tout doute qu’il maîtrisait à la perfection la technique de cet instrument.

Freidrich Wilhelm Heinrich Benda est né le 15 juillet 1745 à Potsdam et fut baptisé à l’église St. Petri le 20 juillet. Le roi ainsi que deux princes, la reine et la reine-mère, tous représentés par des nobles et membres de la cour,agissent à titre de parrains du premier fils de Franz Benda, violonsolo de l’orchestre Royal.

Il étudie le violon auprès de son père et il apprend la théorie avec Johann Philipp Kirnberger lui-même grand admirateur de Bach dont il a étudié une bonne partie de ses œuvres.

En 1782, il entre à l’orchestre de la cour de Prusse à vingt ans et devient chef d’attaque des deuxièmes violons. Il professait en même temps comme organiste , pianiste ,compositeur enplus d’enseigner la théorie musicale. Il a été marié deux fois et a eu quatre enfants.

Benda s’est retiré vers 1806-07 , et n’a pu continuer d’enseigner pour cause de surdité. Il reçoit alors une demi pension de l’état. Son frère Carl l’a aidé financièrement et a demandé au roi de continuer si jamais il mourrait avant lui.

Friedrich est mort d’un choc nerveux à 68 ans ( Nervenanschlag ) en 1814.

Tiré de : La vie de Wilhelm Friedrich Heinrich Benda ( Franz Lorenz- „Franz Benda und seine Nachkommen“ Band 1, ed. De Gruyter 2015)

Il existe une théorie qui voudrait que Friedrich-Wilhelm se soit approprié les deux premiers concertos qu’aurait écrit son oncle Franz-Georg. Je ne suis pas d’accord avec cette idée émise par Ulrich Drüner ( Das Viola Konzerte vor 1840 -Fontes artis Musicae 28 , Kassel u.a. 1981, S.153)

Si l’on compare les deux concertos en Mi bémol Majeur avec celui édité en Fa Majeur, bien des motifs en double-croches de la partie soliste sont étonnamment similaires. Les mouvements lents présentent aussi une troublante similitude dans les progressions harmoniques. La facture en général me laisse donc croire que les trois concertos sont de Friedrich et non pas de Georg. Il ne faut pas oublier que Friedrich Wilhelm Heinrich et son oncle Georg ont quand même près de vingt-cinq ans de différence, d’où une certaine « modernité » dans l’écriture de Friedrich comparée à celle de Georg, et que même si ce dernier était aussi violoniste et altiste, il a consacré la plus grande partie de sa vie aux œuvres lyriques : opéras, cantates et oratorios.

De plus, comme le précise le musicologue Phillip Schmidt dans sa très documentée préface du concerto en fa majeur composé par Karl, le frère de notre Friedrich ( quand je disais qu’il n’était pas facile de s’y retrouver…) et édité par Schmidt, l’orchestration des concertos, qui comprend deux cors, flûtes ou hautbois, et même un basson obligato dans le troisième concerto, ne se retrouve dans aucun des concertos écrits par Georg Benda.

Le classement des concertos s’appuie sur les différences de style, d’orchestration et finalement, la datation du papier utilisé pour le troisième concerto, et qui est vraisemblablement de la main même de Friedrich, et non pas celle d’un copiste, si l’on compare les lettres manuscrites de Friedrich Benda au manuscrit du concerto. Sur le papier utilisé et produit entre 1790 et 1803, on aperçoit en filigrane un aigle couronné, avec un sceptre et une épée, dont la provenance est d’un moulin à papier du nom de Wolfswinkel situé à Eberswalde, près de Berlin.

Tous ces renseignements sont le fruit d’une recherche passionnante menée par un musicien qui ne se prétend pas musicologue, loin s’en faut. En fait, ce travail m’a permis de découvrir et d’apprécier à sa juste valeur les recherches, la patience et surtout les multiples compétences que requiert le noble métier de musicologue. Inutile de préciser que je n’aurais su m’y retrouver sans l’aide des nombreux professionnels que j’ai eu la chance de croiser. Cependant, si des erreurs ce sont glissées dans mes propos sur les concertos, j’en assume toute la responsabilité.

Pas une fois la critique d’un récital ou concert d’alto qui ne commence par la formule éculée : » malgré le répertoire limité de l’alto… ». N’en déplaise à la critique, le répertoire pour notre instrument ne se limite pas au vingtième siècle, et oui, il existe énormément de répertoire méconnu de toutes les époques. On a, par exemple, répertorié plus d’une centaine de concertos pour alto de l’époque classique, enfouis dans les différentes bibliothèques européennes. Ils ne sont pas tous d’égale valeur, bien sûr, mais ceux de Friedrich Benda sont en tout cas de magnifiques ajouts au répertoire de mon instrument. Ils n’ont rien à envier aux Stamitz et autres Hoffmeister, au contraire… Je souhaite que les auditeurs trouvent autant de plaisir à les découvrir que j’en ai eu moi-même à les travailler

Je tiens à remercier les personnes suivantes, sans qui ce travail d’édition n’aurait pu se faire :

Jean-Eric Soucy